(texte (??) - version initiale du 28 oct. 2016 à 22h19)

—> 3. « singes savants », parcours initiatique d’histoire naturelle :

Dans la brume de printemps
le vol blanc
d’un insecte au nom inconnu *

parcours initiatique d’histoire naturelle **

En passant, dans ce petit chemin magique du vieux professeur, ce lieu improbable de l’univers non cité fut acclimaté il y a bien longtemps, vous remarquerez qu’il regorge d’une flore et d’une faune acceptable pour tous les êtres vivants qu’il occupe, y compris pour homo sapiens. Le site, admirable à plus d’un titre, reste son extrême banalité partout où on le traverse ; il vous montre une nature, que seuls certains agressent, en raison de leur proéminence ; deviner qui ?

Parfois, le savant invitait ses élèves à le suivre dans la campagne environnante afin d’approfondir par la pratique ce qu’il leur disait dans ses cours.

C’était toujours une démarche heureuse, car la fantaisie du vieil homme suscitait beaucoup d’enthousiasme. Sans devenir une vénération obstinée des choses de dame Nature, il montrait à son égard un attachement sans égal. Les promenades avaient les allures d’un dialogue impromptu et jovial avec tout ce qui vit ; chaque discours ajoutait une parole bienfaisante ; et il n’était pas rare de le voir bavarder avec les arbres ; ou à l’entrée d’une fourmilière, dégager un orifice obstrué ; ou encore chanté avec les oiseaux et rires à l’annonce d’une blague que lui aurait apportés un corbeau ; méditer à la fin du jour et toujours s’extasier à l’ouverture des fleurs d’onagre, puis se figer quand le grand sphinx du soir vient butiner leur corolle à peine dans le noir. Ensuite, sur son chemin préféré, son « petit chemin magique au fond des bois », louer la hampe magnifique des fleurs de la saison,
— « Asphodelus albus », je présume ? Bien le bonjour ! je vous trouve en forme aujourd’hui, je vous salue bien bas… On l’appelle aussi « Asphodèle blanc » et nos chères abeilles butinent assidument les inflorescences de cette belle plante vivace ; et voyez sa tige, elle reste suffisamment raide pour confectionner des petits ouvrages de vannerie, notez-le… (il fait signe en imitant le geste). Certains peuples l’utilisaient, dans les temps très antiques où le blanc était associé aux cérémonies du deuil et de la mort, imaginer des processions entières recouvertes de ces fleurs. En cas de disette, sa racine profonde riche en amidon peut, une fois séchée et pillée, produire une farine pour confectionner du pain ou encore, mélangée à de l’eau et chauffée, vous obtiendrez une excellente poisse pour la reliure des livres ou la cordonnerie par exemple, notez, notez…

C’est ainsi que commençait souvent le petit parcours initiatique du savant fou, avec ses élèves ; dès le départ, il congratulait toujours les premières plantes abordées ; bavardais un peu avec elles, dans un simulacre fait pour attiser la curiosité… Puis sans prévenir, à la vue d’un insecte virevoltant, entonne une poésie de son cru :

« Alors, c’était donc ça, le vol d’un odonate,
charmante demoiselle, zygoptera du bord de l’eau
ou libellule ailleurs, le fameux anisoptère du lac,
cette soi-disant ingéniosité de vos élans suprêmes,
qu’un vent mal barré eu transformé tout le jour,
vous allant de ru en rivière tout de même,
où qui n’en a mare sur les continument clairs,
formant de charmants couples et s’éprennent
au fil de l’eau, près des cressons beaux,
au fil des pièces humides, vos larves, des pontes,
aux côtés de vos fiefs, des grands roseaux de l’étang. »

En plus des habituels moucherons de toutes sortes, cette radieuse description effectuée dans le petit chemin au fond des bois :
— Campanule étalée (Campanula patula), du latin « campana » qui signifie clochette pour la forme de la corolle et « patulus » qui veut dire ouvert, étalé… vous remarquerez que les pétales sont veinés de noir… regardez bien, c’est beau non ?
— Eupatoire à feuilles de chanvre ou Eupatoire chanvrine (Eupatorium cannabinum), oui ses feuilles ressemblent à celles du chanvre (Cannabis sativa), d’où son nom, de plus c’est une bonne plante médicinale, traditionnellement, la racine est reconnue comme douée de propriétés qui favorisent la sécrétion de la bile, ainsi que laxative, elle est recommandée pour pallier des troubles du foie ou des reins, mais n’en abusez pas, car toxique à forte dose ;
— Ah ! Ici, Mélampyre des prés (Melampyrum pratense) très certainement ; elle se procure ses substances nutritives à partir des plantes voisines, bien qu’elle demeure capable de survivre par elle-même grâce à sa propre photosynthèse, elle demeure légèrement toxique d’ailleurs ; Melampyrum tire son nom du grec « melas » qui veut dire noir, et de « puros », qui signifie blé, leurs graines en ayant la même apparence ; de plus, l’aspect de la plante varie d’une saison à l’autre, c’est très curieux.
— Quoi ? Vous ne connaissiez pas les Mélampyres !
— Je n’avais jamais vu de Mélampyres ?
— Mais du Mélampyre, il y en a partout, là ! regarder ici, cette petite fleur jaune, qui saute aux yeux, et d’aspect bien compliqué par fines grappes, par légère touche et un peu plus loin vous en trouverez d’autres variétés (Melampyrum sylvaticum ou Melampyrum nemorosum) dont l’inflorescence de crête devient violette… Vous ne connaissiez pas les Mélampyres ? Mais c’est inadmissible… allons voir ailleurs… Ah ! Magnifique, regardez ce papillon se poser sur une des fleurs de notre plante, on l’appelle la Mélitée du mélampyre ou Damier Athalie (Melitaea athalia), observez les ornements marron de ses ailes, formant des bandes de damiers sur un fond de couleur orange et en dessous le même principe, mais blanc et jaune avec des nervures sombres mêlées de ligne tout aussi noire ; ce lépidoptère est un piètre voilier, il ne se déplace que sur de faibles distances. La survie de son espèce est menacée par la disparition des grands herbivores (comme le cerf) et la raréfaction des prés bocagers…
On lui montre un autre abord et l’on s’interroge sur cette variété qui semble différente, mais lui, tout excité, clame avec emphase :
— Mais c’est le même, c’est le même, c’est le même Mélampyre, en pire ! En pire !
(il s’en amuse)
— petite Mauve à feuilles rondes ou Mauve commune (Malva neglecta), comme la plupart des Mauves, cette plante médicinale, sous forme d’infusion, soulage les irritations bronchiques et celle de la vessie ; à l’Antiquité, dans les régions où elle poussait des écrits attestent une consommation abondante de celle-ci en tant que légumes, bons à savoir ! De plus, cette variété-là ne se rencontre pas souvent en forêt.
Et plus loin, le vieil homme s’extasie devant une grande plante qui arbore une montée en graine de l’été d’un bel effet,
— et il y a aaah ! quelle admirable Scrofulaire…
il s’interroge, se pose des questions et puis s’aperçoit qu’il n’a su l’identifier tout de suite, qu’il en avait perdu momentanément le nom, il n’est plus tout jeune ;
— oh ! excusez-moi (il retrouve la mémoire) je ne vous avais reconnu, chère Digitale pourpre ou grande Digitale (Digitalis purpurea) montée en graine magnifique ! Très noble plante, son appellation vient du latin « digitus » qui veut dire doigt (on peut l’introduire dans la corolle).
Il s’incline tout confus devant elle, une belle hampe cramoisie de deux mètres de haut, dans cette fin d’été qui le met en extase où ne reste que les dernières inflorescences encore ouvertes de l’année, inspectée par une abeille de l’endroit…
— Voyez sa tige avec de magnifiques fleurs pourpres claires, tâchez de la même couleur en plus foncée à l’intérieur de la corolle est réparti en grappes pendantes tout le long. C’est une plante médicinale extrêmement toxique dont on extrait un alcaloïde puissant, la digitaline utilisée pour ralentir les battements du cœur. Dans les temps anciens, on lui attribuait des vertus magiques, et dans certaines régions les interstices du dallage des maisons en étaient badigeonnés, à partir d’une préparation à base de la plante, on croyait ainsi conjurer les forces souterraines néfastes…
— une Salicaire commune (Lythrum salicaria) son nom générique, désignant en grec « luthrôn », tache de sang, et « salicaria » parce que ses feuilles ressemblent à celles du saule (Salix). Elle est considérée par beaucoup comme invasive ; en cas de disette, les feuilles s’avèrent comestibles, crues ou cuites, comme la tige et sa pulpe, mangeable aussi, mais après cuisson ; c’est une plante médicinale qui permet de soigner les diarrhées et la dysenterie, utilisée encore pour traiter les blessures oculaires ou la cécité ; vous voyez la petite chenille qui grignote une de ses feuilles, c’est celle du papillon de nuit Hétérocène (Heterocera), souhaitons-lui bon appétit !
— Un Lotier corniculé (Lotus corniculatus), famille du Trèfle (les Fabacées), son nom en grec vient de « lotos » qui désignaient plusieurs variétés communes de l’Antiquité, et « corniculatus » en latin, signifie « corne », une allusion aux gousses de la plante qui ressemble à de petites cornes  ; c’est une très bonne espèce fourragère pour les herbivores et aussi pour les chenilles de papillons, et comme la plupart des variétés de cette famille, très appréciées par les abeilles et bien d’autres insectes…
— une Épiaire officinale ou Bétoine (Stachys officinalis), comme son nom l’indique elle possède des vertus médicinales, que vous pouvez cultiver au jardin en compagnie du Thym, de la Sarriette, de l’Hysope, de la Lavande, mais aussi avec la grande Consoude, la Bourrache, les Centaurées, etc., etc. ; c’est une plante stimulante, tonique, apéritive, aide à la guérison des blessures, leurs cicatrisations, ou pour favoriser les éternuements ;
— vous vous rendez compte de cette diversité qui nous entoure, que deviendrons-nous sans elle ? Cette multitude existait bien avant que l’homme n’apparaisse…
— Une Sauge des bois ou Germandrée scorodoine (Teucrium scorodonia), de « Teucer », un prince de Troie, qui aurait découvert les propriétés médicinales de cette plante, et « scorodonia » vient du grec « scorodon », qui désigne l’ail, à cause de leurs feuilles aromatiques qui en ont le goût, les sommités fleuries séchées, comme toutes les Germandrées, ont des qualités antiseptiques, fébrifuges, stomachiques, toniques, vulnéraires, etc. ; toujours très apprécié des abeilles ;
— on dirait une Mauve, mais oui (Malva sylvestrie) la Mauve sylvestre ou Mauve des bois, plus grande que la variété précédente (qui était Malva neglecta) et avec les mêmes vertus médicinales, elle était autrefois appelée en latin « Omnimorbia » qui signifie « toutes les maladies », en raison de ses propriétés adoucissantes pour les voies respiratoires et de son usage pour le traitement de nombreux symptômes dus principalement à sa substance active, son mucilage ;
— Ah ! Ici, vous vous trouvez devant un roncier, une barrière naturelle infranchissable faite de Ronces communes, Ronce des bois ou des haies (Rubus fruticosus), du latin « ruber » rouge, et « fruticosus », buissonnant ; c’est une plante pionnière, c’est-à-dire qu’elle permet à ses hôtes, végétaux ou animaux, les plus vulnérables de s’abriter sous son couvert, elle aide à préparer une flore plus luxuriante et faciliter l’essor des espèces ligneuses comme le Chêne (Quercus robur par exemple), le Hêtre (Fagus sylvatica), le Châtaignier (Castanea sativa), etc. de la forêt, en protégeant leurs jeunes pousses, cas typiques ; les Rubus sont des arbrisseaux épineux de la famille des Rosacées, très communs partout, le fruit comestible, la mûre ou le mûron, reste toujours très apprécié ; vous en connaissez probablement la variété cultivée, la framboise (Rubus idaeus) une Ronce, aussi ; très apprécié des Cervidés, c’est la plante hôte de plusieurs papillons, leurs chenilles, comme le Bombyx de la ronce, le Minime à bande jaune, la Petite Violette, le Nacré de la Ronce, le Nacré de la Sanguisorbe, l’Hespérie du Faux-buis, etc., etc. son fruit s’avère abondant en nutriments, les feuilles séchées demeurent astringentes, riches en tanins et en vitamine C ; c’est aussi une plante très polymorphe qui n’a de cesse de s’hybrider et qu’il est vain d’en répertorier toutes les variantes de son espèce, où vous trouverez toujours localement un taxon unique, inconnu ailleurs. C’est la preuve d’une remarquable faculté d’adaptation, d’où sa désignation de plante pionnière, par son extrême capacité d’évolution, cette faculté devrait être un modèle à méditer…
— Et là, là, là, c’est, ah non ça, c’est un Millepertuis commun ou officinal (Hypericum perforatum), d’une tige rougeâtre, les feuilles ovales opposées donnent l’apparence d’être criblées de petits trous, d’où l’origine du nom : millepertuis = mille trous ; c’est aussi une variété médicinale relativement importante aux surnoms très nombreux, dont le plus célèbre dans nos régions et peut-être celui d’herbe de la Saint-Jean, c’est en effet un excellent antidépresseur connu par les hommes depuis des milliers d’années, les anciens la considéraient d’ailleurs comme une plante magique ; les herboristes utilisent l’huile de millepertuis pour divers maux cutanés comme les petites blessures, ecchymoses, gerçures, brûlures, etc. ;
— là, vous voyez beaucoup de variétés avec les campanules, je dis Mélampyre au bout, au fond…
— Un bel ensemble, et des… c’est quoi, ça ressemble à une sorte de Millepertuis hérissé, hirsute ou pubescent (Hypericum hirsutum), si c’est bien elle, elle ne possède pas les mêmes vertus que le Millepertuis perforé, c’est la feuille du moins, alterne non, deux en opposition, tige ronde plusieurs branchent uniques avec un groupe de fleurs en haut, jaune évidemment… à vérifier…
— Très intéressante, la visite d’aujourd’hui ; là de nouveau, cette chère Digitale pourpre ici, bonjour Madame, qu’est-ce qu’il y a d’autres, alors on a… j’oublie le nom, ça, c’est une légumineuse (Fabaceae), famille du Trèfle… encore des Campanules…
— Cirse des champs (Cirsium arvense), vous n’avez pas bonne réputation auprès des hommes, l’appellation « cirse » vient du grec « kirsion », le nom d’un chardon employé pour lutter contre les varices, toujours en grec « kirsos » ; genre très proche des chardons (Carduus) à ne pas confondre ; chaque pied peut produire des dizaines de milliers de graines, à cause de sa propagation envahissante, les hommes ne l’apprécient guère à proximité des cultures ; par contre, la chenille de la Vanesse du chardon dévore goulûment cette plante, ainsi que bien des mouches, des coléoptères comme la Coccinelle phytophage, le Charançon, la Chrysomèle et évidemment la Punaise ; les graines donnent également une réserve de nourriture pour les oiseaux granivores comme le chardonneret, et puis les abeilles récoltent un pollen et un nectar copieux ; vous voyez, si pour les hommes cette plante apparait nuisible à cause de sa propagation très généreuse, elle représente a contrario une source abondante de nutriments pour les animaux autres que nous ; ne demeurent néfastes en la matière qu’une mauvaise connaissance et une vision égoïste de la nature.

— Ici, ce serait bien, oui, une Sauge amère, on l’appelle aussi Germandrée petit-chêne (Teucrium chamaedrys), du grec « chamaedrys », qui veut dire « petit chêne » ; de frêles fleurs tout le long de la tige, de couleurs violettes et blanches ; les parties aériennes de la plante séchée en infusion ont des vertus similaires à la Germandrée scorodoine ; elle demeure évidemment appréciée des abeilles ;
— ah là, nous trouvons une Euphorbe des bois ou Euphorbe à feuilles d’Amandier (Euphorbia amygdaloides), le nom « euphorbia » proviendrait « d’euphorbium » une drogue médicinale de l’Antiquité, venant d’un médecin grec appelé « Euphorbus », « amygdaloides » en latin, veut dire « feuille d’amandier » ; la sève de toutes les euphorbiacées génère un latex blanc en général irritant et toxique dont l’espèce ligneuse du genre Hevea nous fournit un autre latex servant à la fabrication du caoutchouc, par exemple, ajoutons le Manioc (Manihot), plante alimentaire dont la racine nous donne le Tapioca, ou encore le Ricin (Ricinus) qui est utilisé industriellement pour produire de l’huile ; la variété qui nous concerne s’avère tout aussi vénéneuse, c’est un violent vomitif et purgatif ; prenez cela en notes ;
— ah là très intéressante Salicaire de nouveau ;
— on voit bien ici que c’est des Millepertuis effectivement ;
— une montée en graine ah ! des Épilobes des montagnes (Epilobium montanum), du grec « epi », sur, et « lobion », petite cosse, un peu maigrichonne cette année, j’aime beaucoup cette plante, je la trouve très belle, elle fait partie de la famille des Onagracées dont l’Onagre, cette admirable variété aux grandes fleurs jaunes en représente le type ; que dire, sinon qu’elle a des vertus astringentes ;
— Reine des près, non… ah si, Reine-des-prés (Filipendula ulmaria), anciennement appelée Ulmaire, c’est la plante mellifère par excellence, adorée des abeilles, de plus elle s’avère riche en acide salicylique comme pour le saule (Salix alba), on peut en synthétiser ce qu’on nomme communément l’aspirine, un médicament connu de tous ; cette plante apparait très élégante d’où son appellation ; c’est aussi un aromate pour les crèmes et les desserts, les dentifrices et certaines boissons, ces inflorescences une fois séchées peuvent servir à la réalisation d’un excellent condiment très parfumé ; d’usage médicinal, aux multiples vertus anti-inflammatoires, diurétiques, sudorifiques, astringentes, toniques, antispasmodiques, cicatrisantes, digestives, etc., etc. ; évidemment, Les Filipendula, demeurent les hôtes des chenilles de plusieurs papillons, Brenthis hecate, Brenthis ion, Clossiana titania staudingeri, Pyrgus malvae ainsi que Pavonia pavonia, Eupithecia subfuscata, Eupithecia centaureata, Eupsilia transversa, Orthosia gothica, Alcis repandata par exemple, et je dois en oublier encore probablement… oui, je sais, cela vous saoule, mais la richesse du monde mérite d’être cité pour se rappeler à votre mémoire, parfois…
— très foisonnante, la lisière, grande diversité… Qu’est-ce qu’il y a encore, une Reine des près, là à travers les Ronces, de la même famille, d’ailleurs (Rosaceae) ; Ronces alors avec cinq feuilles, parfois quatre, mais ça ne convient pas, mais cinq feuilles c’est mieux, jusqu’à sept, il y a une autre Ronce avec trois feuilles, voir les fruits s’ils sont les mêmes… fruit avec gros grains, on dirait une Ronce bleue (Rubus caesius), c’est curieux ici, un hybride surement, intéressant, vraiment…

Puis, tout d’un coup, comme s’il n’en pouvait plus, il clame à haute voix un texte appris par cœur d’on ne sait trop qui, peut-être de lui, encore une envolée lyrique qui faisait sourire autour de lui :

« Du service de la feuille, du mot étalé, qui lui convienne si bien, si peu lisse elle apparait parfois, rugueuse à souhait, ajoute à la verdure dans tous ses états, sa platitude, tout de même, l’élégant panneau chromatique ; allant du savant mélange, des agents faisant usage d’une ressource offerte à la vie, à la lumineuse quantité de tout un été, par exemple. Tout le jour, dérobe au noir, des formes, un regard possible, ecchymose des saisons retrouvées. Au midi, quand le soleil demeure assez haut pour la satiété des uns, puis des autres, affiche le renouveau, un temps, au bord de l’étang beau. Et la pluie, vote un humide été, que d’eau qui vient d’en haut ! Le jour te dit “ voient ” toutes ces choses offertes à ton regard, c’est un gâteau de bienvenue ; c’est un cadeau de pas, bien menu. »

Puis, reprenant ses esprits, tout en marchant il montre d’un signe, un endroit intéressant.
— Observez, là, au bord du chemin, en contrebas auprès du ruisseau, ce tapis vert, ce sont des Polytrics (Polytrichum commune), pouvant atteindre jusqu’à quatre-vingts centimètres de haut, ce polytric demeure une des plus grandes espèces de mousse. Il forme souvent de vastes populations dans les forêts humides. À l’abri de ces mousses, vous y trouverez de petits êtres de la famille des Arachnides, ils ne dépassent guère plus de un millimètre, que le langage commun dénomme « oursons d’eau » à cause de sa démarche paresseuse et pataude, les Tardigrades (ce qui veut dire en latin, « marcheur lent »), capables de subsister dans des milieux très variés et rudes, ils peuvent subsister une dizaine d’années, et l’on en connait au moins un millier d’espèces ; ils possèdent une protéine, qui les protège de l’extérieur, peuvent survivre à trois cents atmosphères, supportent la dessiccation et l’eau bouillante ; proche des arthropodes, apparus il y a environ cinq cents millions d’années. Au XIXe siècle un poète fameux les décrit ainsi :

« Et, de même que les rotifères et les tardigrades peuvent être chauffés à une température voisine de l’ébullition, sans perdre nécessairement leur vitalité, il en sera de même pour toi, si tu sais t’assimiler, avec précaution, l’âcre sérosité suppurative qui se dégage avec lenteur de l’agacement que causent mes intéressantes élucubrations. » ***

— Le biotope de ce terrain abrite une multitude de petits êtres, allant des vers de terre, comme le Lombric ou Lombricus (famille des Lumbricidae), aux Collemboles, des Cloportes, des Myriapodes aux Limaces à peine visibles ou plus grosses avec la grande Loche (Arion rufus), les Gloméris, les Oribates infimes, Diploures étranges, Nématodes et Lycoses, de minuscules Scorpions, sans parler des Fourmis (famille des Formicidae) que vous connaissez tous ; puis, si vous naviguez entre le sol et l’eau, vous y ajoutez à cela, des milliards de bactéries des plus diverses, des champignons de toute nature, leurs mycéliums, filaments presque invisibles enfouis sous les feuilles de l’humus ; j’oubliais les lichens qui expriment la symbiose d’une algue et d’une mousse, et parfois s’y glisse un troisième larron, ajoutez-y les microbes, des virus actifs ou inertes, ils participent à l’enrichissement des sols et de la vie en général ; oui, ce biotope reste fondamental ; cette invisibilité apparente demeure bien trompeuse, si elle disparaissait, elle entraînerait l’extinction des êtres les plus grands, comme le nôtre, ne l’oubliez pas.
— Oh ! je sais bien, que du nom de toutes ces plantes, vous vous en moquez royalement, même le lecteur s’en désintéresse aussi, je l’ennuie, si, si, je le vois bien ! Dès que l’on ne parle pas d’une histoire d’homme, la plupart d’entre vous se morfondent ; en dehors d’eux, on dirait que le monde ne les intéresse pas, de la plus petite chose vivante aux plus grandes, sauf peut-être l’éléphant à cause de sa trompe ? Alors que devrais-je gémir à la moindre limace venue, pour qu’un appétit surgisse au fond de vos cervelles exclusives ?
Un étudiant certainement naïf, aperçois au loin quelques animaux, ne sachant les nommer, un peu honteux peut-être, interroge le vieil homme :
— C’est quoi les bêtes là-bas ?
— Comment, vous n’avez pas reconnu des biches ; ici, dans cette forêt. Et à ses côtés, vous voyez, c’est un faon, le petit du Cerf élaphe (Cervus elaphus), mammifère ruminant de la famille des cervidés, vous ne connaissez pas ces êtres ? C’est étonnant, vous devriez arrêter de pianoter devant vos écrans qui clignotent, ils vous font croire à des mondes qui n’existent pas, trop loin de nous, ils paraissent imaginaires ; mais rassurez-vous, ici, c’est la réalité, vous apercevez au loin cette biche, qui ne nous a pas encore repérées, car par chance le vent vient vers nous ; elle ne nous sent donc pas, voyez-la, elle broute tranquillement ; il suffit que je produise un geste inopportun… observer, elle nous regarde, « qui est-ce ? » se demande-t-elle ; ah, prudente, elle s’en va paisiblement, « on ne sait jamais, ça ressemble à des importuns là-bas ? De ces humains toujours prêts à me touer ! », se dit-elle… hum, vous suivez ?
— Vous voyez, je ris, ah ah ah ! Je fais comme le propre de l’homme, je ris, ah ah ah ! je pratique ce qui constitue la marque de mon espèce, le rire, ah ah ah ! Cela ne me rend pas plus intelligent, malmène mon ego cependant ; nous nous sommes donc attribué le « rire » ; comme le « bzzz » est concédé à l’abeille, le chant « cuit cuit » à l’oiseau et la « poisse » sur le chemin à l’escargot, ou le « geyser » à la baleine quand elle se cachalot… Voyons ! Est-ce bien sérieux ? Cette ridicule assertion d’une soi-disant supériorité de l’espèce humaine… cela me révèle un souci cependant, nous sommes les seuls à prétendre rire, cette supposée relaxation des zygomatiques demeure une affirmation fallacieuse. Toutefois, j’ai une certitude ; mon chat, enfin, le chat qui habite chez moi s’en fout complètement, lui ( d’ailleurs, il approuve en félinant)…

Le parcours s’achève en distribuant à chacun cette note bucolique, la fin de saison approche et les cours vont laisser la place à de méthodiques thèses que les étudiants devront rédiger pour terminer leur vie universitaire ; le vieux professeur avait cette habitude de conclure ainsi le lot des apprentissages qu’il octroyait à ses élèves, pour les inciter à l’éveil, susciter une ouverture d’esprit et un enthousiasme dans la vie… Et c’était curieux, tout le monde était un peu triste à se quitter ainsi, mais mon récit n’est pas terminé et je crois bien qu’il en est un qui désire que je raconte la suite.

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